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Le Vajont : génèse d’une catastrophe.

Qui dans mes lecteurs a t-il déjà entendu parler du Vajont ? Personne ? Pourtant il s’agit sans doute de la plus grave catastrophe civile en Europe après Tchernobyl.

Imaginez… Une vallée profonde et tranquille des Dolomites à une centaine de kilomètres de la Sérénissime. Des bêtes paissent à l’ombre des sapins. Les paysans les surveillent du coin de l’oeil. En face d’eux, sur l’autre versant, le paisible village d’Erto. Un peu plus loin, celui de Casso. Au loin, en contrebas d’une gorge, on apperçoit la silhouette de la petite ville de Longarone. Nous sommes dans le Frioul. Eux, en bas sont en Vénétie. En Vénétie, on a pas oublié que ces montagnards, à la réputation de paysans ignorants et bornés sont les descendants des Cimbri, un peuple barbare qui du fuire face à l’armée romaine et se réfugia dans les montagnes pour s’en réchapper. Là haut, on a pas oublié non plus qu’il a fallu que la guerre passe chez eux pour qu’on se décide à construire une route pour desservir les villages. De quoi alimenter des siècles de querelles de clocher.

Nous sommes à la fin des années 20. La vie paysanne de ces braves montagnards s’étire jour après jour au rythme des saisons. Il ne le savent pas encore. Ils ne peuvent pas l’imaginer. Mais c’est maintenant que va débuter le processus qui va conduire, trente ans plus tard, en seulement 4 minutes d’apocalypse, plus de 2000 personnes à la mort et toute une vallée à la tristesse et à la destruction.Remontons encore un peu dans le temps. Giuseppe Volpi est l’homme fort de la Vénétie industrielle et capitaliste naissante en cette aube du 20ème siècle. C’est lui qui est à l’origine du port de Marghera, ce complexe pétro-chimique que l’on apperçoit depuis les Zattere à Venise. Il réalisa d’important travaux durant la campagne d’Afrique et fut annobli par le Roi d’Italie. Comte de Misurata. Voilà qui en impose encore un peu plus pour cet homme puissant, qui fonda la Mostra de Venise et la compagnie italienne des hôtels de luxe. Opportuniste, il adhère au parti fasciste en 1922. Il devient ministre des finances en…1923. Une progression politique rapide pour un homme à qui on ne peut pas refuser grand chose, tant son empire industriel est puissant.

Une des clés de l’industrie, c’est l’énergie. Il faut bien de la puissance pour faire tourner les usines de la Lagune ! Volpi crée une société, la SADE, Società Adriatica D’Eletricità, une société privée qui va fournir les kilowatts/heures nécessaires à l’industrie, puis aux particuliers. Pas de pétrole, pas de gaz, on prend à l’époque l’énergie là où elle est le plus facile à transformer : dans les rivières ! La Sade, à partir de 1905, développe tout un réseau d’ouvrages hydroélectriques. Retenues, barrages, transformateurs et câbles à haute tension se déploient peu à peu, remontant depuis la lagune jusqu’au montagnes plus au nord. Ce n’est pas rentable tout de suite ? Volpi fait adopter une loi sur-mesure qui organise le financement des 2/3 de ses investissements dans l’hydro-électricité par l’Etat. Et la demande en électricité continue d’augmenter. Des agents de la Sade remontent toujours plus haut, toujours plus loin pour étudier de nouvelles implantations.

C’est d’autant plus important que la politique mussoliniène d’expansion et de colonisation a entrainé des mesures de rétorsions qui empêchent l’Italie d’importer du charbon ou du pétrole. Il faut apprendre à gérer l’autarcie !

Nous sommes en 1929. Deux de ces agents, Carlo Cemenza, ingénieur et Giorgio Dal Piaz, géologue parcourent les routes et empruntent cette ancienne route militaire, la seule voie qui relie nos montagnards au reste du pays. Ils s’arrêtent. Font des mesures. Prélèvent des roches. Prenent des notes. Ils échangent un regard puis sourient avant d’aller boire un verre dans une des petites osteria d’Erto. Ce qu’ils voient correspond parfaitement à ce qu’ils avaient espéré en travaillant sur des cartes de la région.

Installations de la Sade

Il faut comprendre ce que cherchaient les responsables de la Sade. Les retenues d’eau et les centrales hydroélectriques tout le long des rivières de la Vénétie ne remplissaient pas parfaitement leur but. Les sept sites de la SADE qui remontent le long du fleuve, le Piave arrivent tant bien que mal à produire 1/15 de l’électricité italienne. Mais, avec des rivières sèches en été, pas d’électricité. Avec des eaux retenues par la glace et la neige dans les montagnes en hiver, un débit ridicule pendant 4 mois. Pas de quoi assurer un approvisionnement stable et continue en électricité. Alors, puisqu’on ne peut pas stocker l’électricité, il n’y a qu’à stocker l’eau !

Et la Vallée du Vajont est un site rêvé pour stocker toute cette eau qui ira, quand on le voudra, faire tourner les turbines. Une vallée large longue puis encaissée dans une gorge étroite. Le torrent Vajont (prononcer “vayon”) coule tranquillement vers Longarone et le Piave, au pied du Mont Toc. Vajont veut d’ailleurs dire en dialecte “qui descend”. On déploiera des conduites forcées d’eau sur 35km pour l’aider à remplir ce grand stock d’eau. Voilà le projet de la Sade. Construire un réservoir artificiel de 58 millions de mètres cubes grâce à un barrage de 200m de haut qui fermera la vallée.

Plan du barrage

58 millions de mètre cube ? C’est abstrait ? C’est vrai. Un mètre cube d’eau, c’est une tonne. 1000 kilos. 58 millions de tonne c’est énorme. Il suffit de se dire que toutes les autres installations de la Sade représentaient 69 millions de mètres cubes. En un seul projet, le “Grande Vajont”, il s’agit presque de doubler les capacités de stockage. Colossal !

Les études se font, les dossiers sont réalisés. Le projet ficelé est envoyé à Rome en 1940. Rome en 1940 ? En pleine guerre mondiale, on vient d’annuler l’exposition universelle que préparait Mussolini depuis 10 ans et pour lequel un quartier entier, l’EUR, avait été construit. Les priorités budgétaires sont militaires désormais. Pendant trois ans, le dossier fait du sur-place. D’autant que Volpi n’est plus ministre. Sentant le vent tourner, il devient anti-fasciste et se réfugie en Suisse. Mais il laisse certains de ses hommes dans la place. Fin 1943, sans que le quorum légal soit réuni, le comité des travaux publics fini par approuver le projet. La joie de Volpi est de courte durée, il est arrêté par des SS, malmené, mais l’intervention de la Croix Rouge lui permet d’en réchapper. Il est ramené en Suisse auprès d’un de ces amis, politico-mafieux douteux, De Gasperi qui fait jouer ses réseaux. Quoi qu’il en soit, cette épisode d’arrestation leur donnera une forme de virginité politique après guerre.

Il suffit d’attendre quelques années. Reconstruire l’Italie après guerre n’est pas possible sans électricité ! En 1948, “Grand Vajont” est l’objet d’une concession à la Sade, signée des mains du président de la république, Luigi Eineudi. La scène qui suit est simple : les agents de la Sade arrivent à Erto et Casso pour se faire vendre les terrains qui vont être inondés. Avec la signature du Président de la république, les mairies ne se font pas prier et obéissent avec zèle. Elles vendent même des terrains qui ne leur appartiennent pas, mais qui sont à leurs habitant. Erto est vite ruiné puis renfloué par la Sade qui cherche à éviter un premier scandale devant le mécontentement des vrais propriétaires. Mais la Sade est presque un bras armé de l’Etat, et les petits propriétaires n’ont pas trop de moyens de lutter. Il ne bénéficient pas du soutien médiatique qui, en France, avait accompagné les habitants de Tignes lorsqu’EDF noya leur vallée. Seule une journaliste de l’Unità, le journal du PC italien s’intéresse à eux. Elle s’appelle Tina Merlin. Mais l’Unità est à peine lue dans la vallée. A part les quelques anciens résistants qui l’achètent par habitude, et le PC local, personne ne l’achète. Tout le monde a sous le bras le Gazzetino, le principal journal de la région… qui appartient à la Sade.

Et puis les armes juridiques s’abattent. Utilité publique, expropriations, indemnités faibles. Carabiniers qui accompagnent les ouvriers de la Sade sur les expulsions. Et les paysans qui n’ont pas toujours mis en règle cadastre et successions peinent à se faire indemniser. Peu à peu un chantier gigantesque se déploie dans la vallée avec plus de 400 ouvriers dans une vallée de 2000 habitants. Le barrage commence à monter. Et le Comité de défense de la vallée proteste en vain. Opérations de relations publiques. On promet de l’emploi et de la prospérité. Un pont pour traverser le lac pour accéder aux terrains agricoles de l’autre côté sur le Mont Toc.

En 1957, la Sade fait une demande de modification du permis de construire. Une modification du permis de construire ? Que peut on modifier sur un barrage ? On n’ajoute pas de balcon ni de terrasse. On ne pose pas de fenêtres en plus. On l’agrandit. 61 m de plus en hauteur.

261m de haut ? C’est le plus grand barrage du monde que l’on se met à construire. Et comme une vallée est de plus en plus large à fur et à mesure que l’on monte, la capacité du lac de retenue croît de façon exponentielle. Il ne s’agit plus de 58 millions de mètre cubes mais de 150 millions. Personne au monde n’a jamais osé un tel défi technique dans une vallée aussi étroite.

Quelles sont les raisons de cette ambition revue à la hausse ? Tout d’abord, plus de capacité, c’est plus de kw/h et c’est plus de bénéfice. Ensuite, il ne faut pas oublier que va bientôt se jouer une compétition internationale en matière de barrages, avec nottament le barrage d’Assouan. Et il est de bon ton de maîtriser une technique de façon éclantante pour être un candidat sérieux sur les chantiers de barrage dans le monde entier.

Début des travaux

Début des travaux

On va donc ériger le plus grand barrage à double voute du monde, et c’est Carlo Cemenza qui en sera l’ingénieur en chef. Avec son collègue Dal Piaz, ils ont pris du galon depuis l’époque où ils étaient chargé des relevés dans cette vallée.

Dal Piaz n’est déjà plus tout jeune. Pour tout dire, après être devenu un des géologues les plus reconnus, docteur de l’Université de Padoue, il a même déjà pris officiellement sa retraite. Mais puisqu’il s’agit d’aider de vieux amis, il se penche sur le dossier. Et il n’est pas enthousiaste sur les problèmes techniques que pose le passage de 58 millions de m3 à 150 millions, il pare même de “peur” devant ces difficultés. Il finira tout de même par intégrer à son étude géologique cette extension, s’en avouant un peu insatisfait. Mais il signe Et on envoie le dossier à Rome. Un premier avril 1957. Le 15 juin, cette variante est approuvée… alors que les travaux ont déjà commencé.

Rome demande tout de même un complément d’études sur la situation géologique de l’ensemble des rives qui vont être submergées. La Sade acquiesce mais est d’abord préoccupée par les nouvelles expropriations de terrains à réaliser au vu de la nouvelle surface du lac. Et puis parce qu’il y a désormais une population et des maisons dans la zone et plus seulement des pâturages. Elles sont au final expulsées rapidement, la Sade batissant une route circulaire au-dessus du niveau théorique du lac. Sans autorisation.

Les travaux

Les travaux

Un Inspecteur du génie civil de la province de Belluno constate ce manquement et d’autres irrégularités et tente d’interrompre le chantier. En moins de 24h, il est muté et remplacé par un autre fonctionnaire, moins zélé. On ne s’attaque pas comme ça à la Sade, qui crée des emplois et qui va apporter l’électricité dont on a tant besoin. Même si la vallée bruisse de plus en plus furieusement contre ces vénitiens de la Sade qui chassent les montagnards des maisons où ils sont nés, où ils ont grandis, où ils on vu naître leurs enfants et mourrir leur parents. Contre ces romains et les gens de la province, incapables de les défendre et de contrôler ce qui se passe. Et le barrage monte, monte dans le ciel. Et on quitte les maisons.

La commission chargé de vérifier le barrage et de contrôler ses essais ne démentira pas le sentiment des montagnards. Elle est nommée le… 1er avril 1958. Son président, Penta, est un géologue qui travaille… pour la Sade. Il lui faudra plus d’un an avant de trouver une date pour aller sur-place. Entre temps, un autre barrage de la Sade méritera notre attention.

Pontesei

Pontesei

Alors quittons quelques instants le Vajont. Oh, pas pour aller bien loin, à moins d’une dizaine de kilomètre, à Pontesei où la Sade gère un “petit” barrage. A peine 10 millions de mètres cube d’eau. Un quinzième de Vajont. Au printemps 1959, il se met à poser quelques problèmes. Des bruits sourds tout d’abord. Puis des nuages jaunâtres se mirent à apparaître dans l’eau, le long des berges. Des bulles. De petits éboulements sur les rives. Bref, des signes préoccupants. Des infiltrations, annonçant sans doute des glissements de terrain importants à venir. Une berge est toujours plus perméable qu’un barrage lui-même.

Une réunion décide de la conduite de crise à tenir. Afin d’éviter qu’un éboulement ne provoque une vague trop importante pour la retenue, on décide de vider le lac afin de limiter les dégats potentiels. Un gardien est affecté à la surveillance du site 24 heures sur 24 pour prévenir de tout mouvement de terrain.

Alors on exécute ce plan. Le gardien Tiziano observe le lac qui se vide progressivement en quelques jours. Il ne sait pas encore que l’eau était la seule chose qui retenait un pan de la montagne de l’éboulement, c’était l’eau elle même qui s’était infiltrée et qui, en se retirant, priva de toute stabilité cette zone. Tiziano n’eut que le temps de courir téléphoner lorsqu’il vit la montagne bouger, les arbres tomber et un premier éboulement. Lorsque tout le morceau chût dans le lac, provoquant une vague de 20m de haut, il n’eut pas le temps de fuir et fut emporté. Il fut la seule victime, dont on ne retrouva d’ailleurs jamais le corps.

Inutile de vous dire que dans le Vajont on s’inquiète de cet épisode. On se dit que ce qui a provoqué de gros dégâts avec un petit lac… Tina Merlin, la journaliste de l’Unità s’en inquiète et écrit plusieurs articles relayant ces inquiétudes. Et on commence à lire ses articles, plus ou moins discrètement dans la vallée. Où le comité grossit et réunit 126 familles le 3 mai 1959.

Tina Merlin rend compte de cette inquiétude le lendemain. Cela lui vaudra une poursuite en justice de la Sade pour “diffusion de fausses nouvelles”. Mais on s’aperçoit très vite de la véracité de certains points. En effet, la Sade avait promis la construction d’un pont entre les deux rives du lac. Eh bien, celui-ci a disparu du projet au moment de la modification du barrage. Et pour les paysans du coin, cela change beaucoup de chose: emprunter la route circulaire, c’est faire un détour de plus de 10 kilomètres pour beaucoup de gens qui n’ont ni voiture ni camion…

La faille en "M"

La faille en M

L’inquiétude est aussi motivée par une ligne qui se dessine peu à peu au dessus de la route circulaire, du côté du mont Toc. Une sorte de fissure qui court et qui se creuse, jour après jour. Une fente. Qui rappelle que l’on a toujours pas fait les études commandées par Rome. Alors Semenza fait appel à un jeune géologue réputé, l’autrichien Muller. Un Autrichien en Vénétie. Comment dire. C’est comme un Allemand en Lorraine, un Russe en Pologne ou un Japonais en Corée. Même s’il applique une méthodologie rigoureuse, des méthodes de carotages et de relevés modernes, ça ne passe pas très bien auprès des ingénieurs et géologues locaux. Le vieux Dal Piaz, un brin vexé, lui savonne la planche. Et avant même qu’il rende ses conclusions, tout le monde a déjà entendu que “l’autrichien ne sait pas travailler”. Pendant ce temps, le barrage continue de grimper sous l’œil bienveillant des politiques qui saluent cette noble entreprise italienne.

La commission parvient enfin au barrage. Suspendus dans une cabine de contrôle, ballotés par le vent, à près de 300m du sol, les Romains ne tiennent pas forcément à rester longtemps sur place. Cortina d’Ampezzo et Venise ont d’autre charmes et des standard de confort nettement supérieurs aux auberges du coin. Il réussirent l’exploit de repartir à Rome en oubliant les documents devant servir de base à leur rapport. Heureusement, les gens de la Sade, qui font bien les choses, trouvèrent le temps de leur rédiger un mémo “prêt à signer” à la suite de cette visite de tourisme. Signé. Et cette signature vaut aussi subvention publique !

C’est d’autant plus important que l’on parle de plus en plus d’une nationalisation de l’électricité. Et que tout ce qui peut être fait (en terme de travaux) et pris (comme subvention) avant une nationalisation compte pour les actionnaires de la Sade, car la valeur de l’entreprise en sera décuplée au moment de sa vente. Autant dire que l’Etat Italien se met à subventionner auprès d’un constructeur privé un bien.. qu’il va lui acheter d’autant plus cher qu’il sera abouti ! Payer la construction du barrage, puis acheter le barrage quoi…

Muller rend son rapport. Douche froide. S’il n’existe pour lui, malgré les dires des habitants, aucun problème du côté des villages, sur la partie nord de la vallée,  le côté sud, le Mont Toc, présente un grave problème. Une faille de 2km sur une profondeur de 600m. Déjà décrédibilisé auprès des responsables de la Sade par un travail de sape de Dal Piaz avant de rendre ses conclusions, son rapport est reçu avec scepticisme. On fait appel à un géophysicien qui arrive à des conclusions plus optimistes, n’évoquant au pire qu’un risque d’éboulement superficiel, de 20 à 30 m de profondeur.

Semenza charge alors son fils, géologue de son état, de réaliser une autre étude. Il se met au travail.

Pendant ce temps, on achève le barrage. La commission vient, passe, jette un oeil sur le bel ouvrage enfin terminé et donne son feu vert pour le début des essais de remplissage, jusqu’à une altitude de 600m au dessus du niveau de la mer. L’eau commence lentement à monter dans l’immense espace conçu à cet effet.

Le fils Semenza arrive à peu près aux mêmes conclusions que Muller et se rend compte que l’eau pourraît accélerer le processus d’éboulement de cette gigantesque zone qu’il estime à environ 200 millions de mètres cube. Il arrive même à conclure qu’il s’agissait d’un éboulement datant probablement de la préhistoire ayant subi un tassement vers le fond de la vallée, selon un plan de glissement malheureusement très difficile à déterminer. Pendant des milliers d’année, cet éboulis a obstrué la vallée avant d’être percé par le torrent Vajont qui a creusé année après année des gorges impressionantes pour aller se jeter dans le Piave plus bas. Coupé en deux par le torrent, un côté est resté posé de façon peu cohérente avec le Mont Toc, et de façon assez instable.

Dans sa présentation, le jeune Semenza explique que malgré celà, ce morceau aurait pu rester stable pendant des milliers d’années. “A moins…”, commence t-il… “Ah moins que quoi ?” l’interrompt-on, agacés. “A moins que quelqu’un vienne lui baigner les pieds avec un lac”.

Le 2 décembre 1959, le barrage du Malpasset à Fréjus cède. 400 morts sur la côte d’azur. D’un point de vue technique, c’est une infiltration d’eau sous les trop faibles fondations du barrage qui a fait perdre à l’édifice sa stabilité et qui l’a littéralement fait exploser comme un bouchon de champagne qui n’est plus retenu. Rien à voir avec le Vajont, qui comporte plus de 1000 points de fixation dans la roche. Mais le climat est franchement oppressant dans la vallée.

Semenza se pose quelques questions, mais ce qui compte avant tout, c’est de livrer ce barrage pour lequel il a travaillé trente ans de sa vie. Et qui doit rapporter gros à la Sade. Et à l’Italie. Il invite son fils à faire corriger son rapport par le vieux Dal Piaz. Après tout, pourquoi le jeune aurait il raison contre l’expérimenté ?

L’eau remplit, semaine après semaine le barrage. Les habitants voient leurs maisons noyées et se mettent à repêcher tout ce qui peut l’être à partir de barques. La Sade voit ce ballet d’un mauvais oeil et porduit un texte typiquement vénitien : une interdiction de naviguer. Peu respectée à vrai dire.

Les perspectives d’une nationalisation approchant, la Sade fait le forcing pour griller les étapes des essais pour commencer à rentabiliser l’ouvrage. Elle obtient l’autorisation de monter à 660m, sans avoir préalablement vidé le barrage pour vérifier les installation. Vers 650m, l’eau se met à lécher les pieds de la zone “fragile” du Mont Toc. Les montagnards se mettent alors à remiser leurs barques. Ils s’inquiètent de bruits, de traces jaunâtres dans l’eau. Et après une semaine de déluge, le 4 novembre 1960, un éboulement se produit.

Heureusement, pas de vague énorme. L’éboulement est limité. Mais il creuse encore plus la faille sur le mont Toc qui devient très largement visible, et que Tina Merlin évoque dans la presse. Semenza fait venir ses géologues et nottament Muller pour qui le processus d’éboulement est irréversible. Alors que faire ?

Les équipes de la Sade en viennent à la conclusion qu’il faut contrôler cet éboulement et le faire tomber. Pour cela, il faut vider le lac afin d’éviter une vague incontrôlable qui pourrait endommager le barrage. Mais il faut tout de même conserver la possibilité de stocker l’eau qui alimentera les turbines ! Et si le but de la Sade n’est pas de faire un lac pour faire un lac, il faut tout de même que de l’eau puisse faire tourner les machines même dans le cas où de la terre viendrait couper le lac en deux. La décision est donc prise de construire un “By-pass” une sorte de siphon reliant sous terre les deux parties du lac situées de part et d’autre de la zone d’éboulement potentiel.

La Sade consacre alors 1 milliard de lire à la réalisation de cet outil destiné à sauver la pérennité du barrage dans le cas d’un éboulement susceptible de diviser le lac en deux. Sans se préoccuper outre mesure des conséquences sur la vie des habitants. Après tout, se dit la Sade, un tunnel à travers la montagne est censé évacuer les éventuels trop-plein d’eau, Erto et Casso ne risquent pas grand chose.

Le 17 novembre 1960, la commission repasse sur le site, réalisant (enfin) que quelque chose ne tourne pas rond. Mais Penta, le chef de la commission continue de privilégier l’hypothèse d’une faille “superficielle”. Dans le doute, la Sade fait installer des repères lumineux sur la zone incriminée afin de pouvoir “suivre” les mouvements éventuels de terrain, de jour comme de nuit.

Le 30 novembre, Tina Merlin est relaxée à Milan suite aux photos de la faille et aux témoignages des habitants qui dénoncent fissures, tremblement de terre, bruits sourds et préoccupants… L’opinion publique commence à se rendre compte que quelque chose ne va pas. Malgré les réponses rassurantes du ministère, le président de la province, Da Borsa, démocrate-chrétien est même très préoccupé d’apprendre que la Sade et Rome font travailler l’Université de Padoue sur une maquette destinée à évaluer les conséquences éventuelles d’un éboulement dans le lac.

Mais à chaque fois qu’il va à la pêche aux informations, il fait chou blanc. Les hommes de la Sade sont partout et veillent. Un “état dans l’état” dira t il.

L’hiver 61, glacial, voit la situation se stabiliser. La faille ne progresse plus. Dal Piaz avait sans doute raison ! Dans le doute, on a quand même construit le “by-pass” après avoir vidé le lac. Sans aucune autorisation. Les ouvriers ne comprennent pas ce qu’on leur fait faire et s’en inquiètent. Tina Merlin publie un article évoquant un risque d’éboulement de 50 millions de mètres cubes. L’hiver et ses gelées salvatrices se retirent, l’été approche. On a finit les travaux du tunnel sous la vallée et la Sade veut remplir à nouveau le barrage.

La commission arrive. Son président a changé. Elle tergiverse pour donner une autorisation. Dès son départ, la mise en eau commence malgré tout. Les autorisations ont toutes fini par arriver… L’eau est déjà à 640m lorsqu’arrive une autorisation de monter jusqu’à 540m.

Le père Semenza meurt à l’automne. Il s’inquiète de ses choix et de son défi à la montagne sur son lit de mort. Son adjoint Biadene le remplace. Il ne fait pas preuve d’une grand imagination.

En effet la Sade continue. Elle joue autour du niveau de 650m dans un but: fractionner l’éboulement en le faisant tomber par petits morceaux. L’eau monte, puis descend, monte puis descend… La fracture se déplace de 6m mais le morceau de montagne reste compact. L’autorisation de monter à 680m arrive en décembre 1961. Tant mieux. On a déjà dépassé ce niveau.

Biadene fait censurer les rapports sismiques qui enregistrent des secousses préoccupantes tout au long de 1962. Les fissures se multiplient sur les maisons de la vallée, mais officiellement tout va bien. Les Carabiniers s’inquiètent de ces secousses et contactent leur hiérarchie qui nie leur existence…

En octobre 1962, on vide le lac pour contrôler l’état du fond après un essai complet d’immersion. Les secousses cessent aussitôt.

Pendant ce temps là, l’Université de Padoue arriva aux conclusions de deux années de tests sur maquette. Malgré des données de départ erronées (sur la masse de l’éboulis potentiel et sur sa compacité), elle arriva à la conclusion qu’à la cote de 700m, la chute en deux morceaux de 200 millions de mètres cube de roche provoquerai une vaque de 20 à 30 m.

Les dommages seraient donc limités sur Erto et Casso dont les points bas, hors quelques maisons isolées sont à 780m.

Les choses seraient par contre dramatique et incontrôlable si on était au niveau maximum théorique autour de 715m: “le même glissement provoquerait une vague dont la proportion serait infiniment plus grande, avec des conséquences désastreuses pour les agglomérations voisines”. Le professeur Ghetti recommanda donc le respect d’une cote de sécurité (en théorie) de 700m.

Pour la première fois, on réalise dans cette étude que Longarone, la ville en contrebas du barrage peut être menacée. Mais la Sade ne veut pas en savoir plus et ne permet pas à Ghetti de poursuivre son enquête. Elle l’oblige même à la maintenir secrète. Biadene et Pancini, son adjoint, continuent leur entreprise.

La mise en eau, qui doit être définitive reprend.

En décembre l’ENEL (Ente Nazionale di ELectrica) est créée. L’Enel prend le contrôle des choses et repeint peu à peu les inscriptions. Enel, Enel-Sade, Sade, on en est pas à l’uniformité des plans de communication lors des fusions qui interviennent de nos jours et toutes ces appellations fleurissent et se mélangent.

Mais il faut du temps pour transférer le patrimoine de la Sade à l’Enel et une inspection progressive des différents actifs pour les estimer à leur juste valeur. C’est pourquoi, malgré les tremblements et les signes dangereux, la Sade fait remplir le barrage à son niveau maximum durant l’année 1963 pour pouvoir transférer l’ouvrage à l’Enel comme un barrage bon pour un service à 100% et donc plus valorisable. La cote maximale ? 715m ? Mais les marges de sécurité ? La limite des 700m  ? Elle est dépassée au cours de l’été 1963.

De nouveau les phénomènes de tremblements se manifestent. La faille se creuse. L’Enel-Sade décide de faire baisser le niveau. Mais déjà plus grand chose ne retient l’énorme masse de terre. Et il faut énormément de temps pour faire baisser le lac de 15m, ce qui représentent des millions et des millions de mètre cubes.

Le dimanche 6 octobre, on s’aperçoit que la route de ceinture du lac est tellement déformée qu’elle devient impraticable. La direction de la Sade commence à réaliser que la situation devient irrémédiable.

Le Lundi 7 octobre, un des hommes chargés de la surveillance de la zone voit les arbres se pencher et de nouvelles fissures apparaître. On fait évacuer les villageois les plus proches du lac. Des villages, de l’autre côté du lac, on voit désormais à vue d’oeil les fractures apparaître et se développer.

Mardi 8 octobre, alors que les géomètres de la Sade se mettent à paniquer, les rapports entre la société et le génie civil font encore état d’une situation peu alarmante, sous contrôle.

Mercredi 9 octobre au matin, Biadene demande à Pancini de rentrer de ses vacances à New York de toute urgence. Son télégramme lui exposant la situation se termine par les mots suivants “Que Dieu nous vienne en aide”. Il contacte Penta à Rome qui lui dit de rester calme.

A 17h, les carabiniers reçoivent l’ordre d’interdire le trafic sur la route du barrage. Au dessus de la zone d’éboulement, les arbres se couchent un par un.

Longarone

Longarone

Longarone ne se doute de rien en cette soirée. Un match de coupe d’Europe de football rassemble peu à peu les villageois qui se retrouvent pour boire l’apéritif, pour manger un morceau avant le début du match. On a pas encore la télévision à la maison à l’époque. C’est donc au café que l’on va voir les matchs entre amis.

Il est 22h. Une opératrice de Longarone intercepte sans le vouloir une communication entre le poste de contrôle du barrage et Venise et entend une description alarmiste de la situation.

Là haut, le mouvement s’est encore accéléré. A 22h30, les techniciens chargés d’observer les points de repère au dessous de la zone de fracture constatent qu’après s’être accéléré, le mouvement  et les bruits cessent.

L’éboulis n’est plus retenu que par quelques racine, quelques rochers ou par un équilibre miraculeux. Un équilibre instable. A 22h38 plus rien ne retient ce morceau de montagne de plus de 2,5 km de large, de 600m de long, profond de 150 m, avec des arbres, des animaux, des rochers, un monde de 200 000 000 de mètres cubes.

L'éboulement

L'éboulement

A 22h39, il se met à glisser à 25m/s dans un tumulte assourdissant. Il arrache les cables à haute tension et provoque un gigantesque court circuit qui prive d’électricité le Vajont et la vallée de Longarone.

A Longarone on croit d’abord à un orage en montagne. On entend tonner là haut et on voit des éclairs blancs.

L’éboulement se précipite dans le lac qu’il comble quasi instantanément. L’eau est soulevée à plus de 350m de haut dans une vague, un tsunami de 50 000 000 de mètres cubes qui ravagea d’abord le bas des villages autour du lac en tombant. Charriant rochers, arbres débris, la vague s’abattit sur ce qu’il restait du lac. La vague détruisit les maisons par leur toit puis passa au dessus du barrage.

A Longarone, un vent s’est rapidement levé, portant humidité. Mais ce vent n’était pas un vent de rafales. C’était un vent qui forcissait, forcissait, sans s’arrêter ni faiblir. Un vent chargé d’humidité et d’une odeur de boue. La panique et la fuite commencèrent tout d’un coup, lorsqu’un cri jaillit et que tout le monde pensa avoir compris: “Le barrage !!”.  Mais non, le barrage était toujours là, il n’avait pas bougé. Mais une masse d’eau arrivait et allait mettre moins de 4 minutes à arriver. Une masse ?

Longarone après

Longarone après

Un cataclysme. Ce fut d’abord le souffle de la masse d’eau qui détruisit Longarone, fit exploser les maisons et écrasa les hommes et les femmes fuyant en panique ou dormant chez eux. Un souffle puissant comme deux Hiroshima dans une vallée encaissée. Puis l’eau s’abatit et emporta tout, détruisit tout, mêlant pierres, bois, corps, autos, pour mêler le tout dans une boue inextricable sur des kilomètres et des kilomètres.

A Longarone, plus de 2000 personnes sont mortes ce jour là. 600 environ à Erto e Casso.

Trainant sur des années les procédure judiciaires indemnisèrent à peine les victimes et la condamnation la plus lourde fut de 3 ans avec sursis.

Le barrage est toujours là.

* * *

Ce billet est tiré de la lecture de nombreux articles et documents :

- le site de la catastophe : Vajont.net
- de l’extraordinaire récit de l’acteur Marco Paolini “Il raconto del Vajont” (le début sur Youtube)
- du film “La folie des hommes”
- des articles wikipédia

Je crois avoir été relativement précis et complet n’hésitez pas à me signaler les éventuelles erreurs ou imprécisions.

11 Commentaires

  1. Ma revue de la blogosphère » Archive du Blog » Le Vajont : génèse d’une catastrophe — 12 décembre 2008 #

    [...] ainsi que débute le billet bouleversant de Valerio Motta sur la folie des hommes contre la nature dans le [...]

  2. Valéry — 12 décembre 2008 #

    Merci pour ce billet. Je ne connaissais pas en effet cette catastrophe : je n’avais entendu parler que de celle de Fréjus. J’imagine qu’il s’agit de la regrettable règle du mort / kilomètre qui s’applique encore plus implacablement lorsqu’il s’agit d’évènements anciens. Le spectacle de Marco Paolini sur Youtube est remarquable.

  3. DL — 12 décembre 2008 #

    “Toujours en France, un séisme de magnitude 4,9 a été enregistré le 25 avril 1963 suite à la mise en eau du barrages de Monteynard (Vercors, France), peut-être suite à l’infiltration d’eau dans les microfractures des roches favorisée par la hauteur de l’eau (Loi de Darcy)”

    “Qu’aucun de la dizaine de glissements répertoriés et étudiés ne présente de risque pour le barrage.( ex du glissement de l’Harmalière ) ”

    “Le Plan Particulier d’Intervention (PPI) établi par la Préfecture de l’Isère, indique que le délai entre la rupture du barrage de Monteynard-Avignonet et l’arrivée de l’onde de submersion à Grenoble est de 40 minutes. La hauteur de la vague serait de 8 à 12 mètres.”

    http://www.irma-grenoble.com/photos/diaporama_phototheque.php?id_photos=2146&theme=59
    http://www.irma-grenoble.com/10veurey/03risques-tech/barrage/barrage.htm
    http://www.isere.pref.gouv.fr/sections/documents/dossiers_de_presse/barrage_-_presentati/downloadFile/file/EDF%202.pdf?nocache=1146556802.78

    Au passage, l’onde de submersion ne peut arriver à Grenoble sans détruire ces zolizoli sites chimique classés … SEVESO 2

    http://www.irma-grenoble.com/photos/diaporama_phototheque.php?id_photos=713&theme=27
    http://www.irma-grenoble.com/photos/diaporama_phototheque.php?id_photos=2128&theme=27

    M’enfin … la France n’est pas l’Italie ….

    Dormez tranquille : EDF dit “L’analyse des risque vis a vis des séisme et des glissements de terrain a été correctement faite, et ne met pas en évidence de risque particulier pour cet ouvrage.”

  4. Amedeo — 13 décembre 2008 #

    En 1963 j’avais 7 ans et je me souviens que la catastrophe avait bouleversé mes parents à Milan où j’habitais.
    Je n’avais jamais eu l’occasion de lire une synthèse aussi complète et terrifiante de cet exemple d’idiotie humaine dans le seul but de faire de l’argent.
    Merci Valerio

  5. BEZ — 2 janvier 2009 #

    J’y ais laissé mes grands parents, mes oncles, mes tantes et mes cousines, ainsi que la santé psycologique de mon pere.

    vergogne et morte dolorosa ai tuti ladri della sade

  6. collège du Champ de la Motte — 13 mars 2009 #

    Merci pour ces documents qui ont complété le film “la folie des hommes”. Nous étudions les métiers des travaux publics et nous avons apprécié votre site. Merci !!!

  7. Josette Manne-Serpollet — 3 août 2009 #

    Vraiment merci pour ce copte-rendu détaillé des évènements. C’est après avoir vu le film La folie des Hommes que j’i voulu en savoir plus sur cette tragédie dont je n’avias jamais entendu parler.

  8. fred — 20 août 2009 #

    Je rentre de congés, et j’étais de passage (bref) à Longarone pas plus tard qu’hier. C’est dans la région que j’ai appris cette histoire.

    Style narratif accrocheur (dans le sens positif du terme), même si le texte contient quelques coquilles.

    Merci infiniment.

  9. Rossa stefano — 23 janvier 2011 #

    excellent article , bien traduit, on sent que tu as dévoré le livre de Paolini et de Tina Maerlin.
    Mon grand-père maternel est originaire de Erto, et venant d’un petit village près de Belluno, pendant toute mon enfance, j’ai écouté les histoires de la “diga”, comme disaient les “vieux”….
    Salutations amicales

  10. simkiller — 8 décembre 2011 #

    Article très complet qui m’a beaucoup aidé à cerner la chronologie et les vraies raison de cette catastrophe, surtout que j’ai un exposé sur le sujet en question. Merci

  11. Ram — 25 janvier 2012 #

    Excellent article. Style très ‘accrocheur’! C’est en naviguant le Net en recherche d’articles sur la politique de l’eau que j’ai tombe sur ce magnifique et terriblement triste article qui démontre d’une part la folie des capitalistes, et d’une autre part le manque de consideration pour les habitants de cette région. En effet, a chaque fois qu’il se passe un désastre lie a un grand ‘bâtiment’ érigé par les grands hommes puissants et riches, on se rend compte que les habitants / les indigènes ont était tout simplement oublies / ignores. Je travaille dans le domaine de hydroélectricité et c’est un scénario dont je vois assez souvent les tristes dégâts.

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