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Mitterrand le Vénitien.

Venise fascine. Venise tente. Venise intrigue. Elle est de celles qui peuvent se permettre de ne pas être comprise par ceux qui ne veulent pas la saisir. Elle pousse à l’exigeance. Elle est un condensé d’histoire et d’art, de politique et d’intrigue, de vie et de mort, de gloire et de décrépitude.

Un homme comme François Mitterrand, c’est évident, ne pouvait qu’en tomber amoureux. Au hasard de liens, j’en ai appris plus aujourd’hui sur cette passion entre cet homme et cette cité, histoire sans doute déjà contée et dont j’avais peut être gardé un souvenir évasif. Et d’Ormesson explique que Mitterrand était un vénitien plus qu’un florentin :

“L’épithète homérique et italienne accolée le plus souvent - depuis François Mauriac - au nom de François Mitterrand est celle de «florentin». Il y a, dans l’opération, une connotation péjorative, et presque une intention de nuire: on voit des dagues, du poison, des conspirations en pagaille et de la trahison dans l’air. Rappelons, pour tenter de garder un peu d’objectivité et serrer en même temps la réalité de plus près, qu’il y a une autre ville d’art en Italie à laquelle Mitterrand n’a jamais cessé de témoigner son admiration et son attachement. Ce n’est pas Florence; c’est Venise.”

Alain Juppé a introduit l’expression de la “tentation de Venise”. Ce ne fut pas son moindre mérite. Mais l’idée de rencontre me paraît plus approprié pour évoquer cette ville. Une première rencontre en appelle d’autres. Et même sur place, la “tentation” ne saurait être assouvie et on rencontre l’âme de cette ville au hasard d’une ambiance, d’un instant, d’une couleur ou d’une lumière.

J’ai plusieurs fois rencontré Venise. Si la rencontre fut originellement fortuite, elle ne se reproduisit que parce que j’y trouve à chaque fois, au delà de la beauté, quelque chose de particulier, d’indéfinissable.

J’ai toujours eu une sensibilité particulière pour le personnage de François Mitterrand. Et savoir l’intérêt, la connaissance d’un homme que l’on admire à bien des égards pour une de ses propres passions, revisiter par les lettres des parcours et des promenades partagées dans le Dorsoduro, à travers l’eau et les pierres a suscité en moi le même type de réactions que celles qu’évoque Jean d’Ormesson :

” J’aurais aimé me promener à Venise avec François Mitterrand. Nous aurions parlé de cette république aristocratique, de cette démocratie élitiste, si pleine de contradictions, qui a inventé l’impôt sur le revenu, qui a élevé le masque à la hauteur d’une institution, où les lions ont des ailes et où les pigeons marchent à pied. Nous aurions évoqué tant de beauté, tant de crimes, tant de pouvoir, tant de génie. Nous aurions parlé de la politique, de l’argent, de «La Tempête», de Giorgione, et du petit chien blanc aux pieds de saint Augustin dans le tableau de Carpaccio à San Giorgio degli Schiavoni. Je lui aurais posé des questions. Sur Venise. Sur la vie, qui lui avait tant donné. Sur les arbres, qu’il aimait tant et qui font défaut à Venise.(D’Ormesson se trompe sur ce point, il faut juste savoir où les trouver) Sur la mort, qui ne fait défaut à personne. Et sur Dieu, dont les peintres de Venise se sont tant occupés. Mais, quoi! je ne me suis jamais promené avec Mitterrand à Paris, où nous habitions tous les deux. Pourquoi diable lui serait-il venu à l’esprit de se promener avec moi à Venise?”

Et dans la visite que je refais “nel pensiero” de ces calle, de ces canaux, sous le temps gris du dernier novembre, dans le dédale à proximité de la Salute, les ombres et les lumières sur ce parcourent laissent l’impression qu’il aurait pu être là à quelque dizaines de mètres, mangeant avec ses amis à la bonne table d’ “Ai gondolieriet que j’aurais pu faire cette rencontre, au hasard d’une rue, pour deviser sur la ville, sur les hommes et les choses.

Ida Barbarigo, dans des propos recueillis par Mazarine Pingeot évoque aussi une autre rencontre. Celle du Président, du Français, avec l’ancienne République, la flamboyante et la puissante, la dominante puis la déchue, qui a elle-même rencontrée la France dans son histoire.

“Car le Président Mitterrand à Venise devenait encore plus Français que lorsqu’il était à Paris. Loin d’être le « Vénitien » - il était et restait l’image, le condensé de la France. Il était clair qu’il aimait Venise car il en percevait toute la longue histoire, la force d’un Etat resté intouchable, libre, pendant un millénaire. Puis Venise s’était effondrée. Napoléon aida sa chute, et sa partielle destruction. Dans les églises il y a les monuments, les sépulcres, les statues des condottieri, des Doges.

Venise laisse ainsi lire son histoire dans les tableaux, les architectures, les décors qui sont encore partout dans la ville. C’est cette lecture qu’il appréciait si fort.

L’histoire des vicissitudes humaines, dans chaque petite parcelle de Venise. Il aimait à entrer dans les nefs solennelles des cathédrales. Il percevait l’enchantement des proportions parfaites des architectures, dans ces énormes espaces où règne l’harmonie, figurations de l’univers inconnu, et il y trouvait la paix, la dignité que la grande beauté peut inspire.”

Le drame quand je parle de Venise est que je ne trouve jamais assez de temps pour en dire ce qui m’habite. Et je ne peux pas penser à Mitterrand sans penser à des émotions et trouve une forme de mystère dans le lien, la sensibilité qui peut me rapprocher de l’homme et de certains de ses traits. La visite de certains lieux, privés ou publics, l’affection et la compréhension de certains paysages et des hommes qui y bâtirent une Histoire ne me hissent pas au rang de familier. Mais je ne m’en sens pas loin non plus, sans que jamais cette rencontre ne puisse avoir lieu pour infirmer ou confirmer cette intuition. Je le regrette.

En ces temps qui n’aiment pas assez les lettres et les livres, je ne peux qu’encourager ceux qui ont éprouvé quelqu’intérêt à ces lignes à lire ces deux textes, publiés dans l’Express et par l’Institut François Mitterrand.

2 Commentaires

  1. Amélie — 1 mars 2009 #

    je trouve le texte très beau, indépendamment du fait que je partage beaucoup de ce que tu dis, sur Venise comme sur Mitterrand…

  2. Nathaniel Bensaid — 6 mars 2009 #

    très bel article aliant un beau fond et une superbe forme

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