Tunisie, révolutionn’ère (1)

Vendredi 11 février. Aéroport de Tunis-Carthage. 4 semaines plus tôt, le peuple tunisien faisait tomber son dictateur et le peuple égyptien n’allait pas tarder à faire de même. C’est ce jour-ci que je suis retourné en Tunisie, que j’ai passé la frontière sans voir les portraits de Ben Ali et sans que personne ne me propose de voyage en jet. Quelques jours plus tard, je vais essayer de livrer quelques impressions, de partager quelques souvenirs et de porter quelques analyses.
Comment ça va là-bas ?
C’est la question qu’on m’a posé le plus souvent. L’ambiance est particulière, très ambivalente en fait. La tour moderne du siège du RCD est la première image que l’on a du centre centre-ville de Tunis. Vide, paraît-il. Puis on arrive Avenue Bourguiba et on retrouve les chars de l’armée, que l’on avait vus à l’aéroport, entourés de barbelés, pour protéger le ministère de l’Intérieur. Des hélicos passent dans le ciel, souvent. Et puis, le terre-plein de l’Avenue se déroule, et on voit une “movida” de la parole. Des groupes se forment, se parlent, débattent et échangent. Des manifestations arrivent, de fonctionnaires qui veulent que la révolution se fasse aussi dans leur ministère ou d’étudiants qui la veulent dans leur université. La rue est jeune, incroyablement jeune, on voit partout des portables et des lunettes de soleil, des groupes de garçons et des filles, une foule en mouvement permanent, qui semble se défouler à être ensemble et à parler librement. Devant une librairie qui a mis en vitrine des ouvrages interdits par le passé, c’est l’affluence. Des slogans sur les murs. On y parle de liberté, de démocratie, de laïcité, de facebook (on y reviendra), de la liberté des femmes, du RCD, “out” et de Ben Ali “dégage”. Dans les rues autour, un gigantesque marché à la sauvette s’improvise. On me dit que les stocks de marchandises des Ben Ali et des Trabelsi, qui ont pillé le peuple tunisien pendant des années et qui ont été “repris” par les tunisiens pendant la révolution sont ainsi liquidés. Le soir venu, la chute de Moubarak passée, et l’avenue Bourguiba retrouve la foule, les jeunes et les drapeaux et l’enthousiasme. Et puis, le couvre feu approche et les rues se vident à une vitesse folle. Au nord de Tunis, on voit les stigmates des événements, les entrepôts et les commerces, mais surtout les kiosques de police et les locaux du RCD brûlés.
Révolution 2.0 ?
Les dictateurs n’aiment pas le net. Ils cherchent toujours de bonnes raisons pour le contraindre ou le censurer. Il faut se rappeler qu’Internet a été un élément important dans les démarches de Moubarak et Ben Ali pour se maintenir, cherchant à s’appuyer sur une coupure totale du net ou au contraire, espérant bénéficier de popularité en le rétablissant. Le net était puissamment censuré en Tunisie. Facebook et ses 2 millions de comptes en Tunisie a été un cheval de Troie, que le pouvoir n’a pas osé toucher. Parce que, les touristes et les expats ne vont pas nécessairement sur les sites des ONG et de défense des droits de l’Homme, il aurait été difficile de le faire. L’Égypte a d’ailleurs souffert économiquement de la coupure totale du net, par lequel transitent des échanges importants.
Mais revenons-en à ce qu’est Internet. L’information est un pouvoir, qui donne de la légitimité à celui qui la détient. Internet fait exploser la capacité de production et de diffusion d’informations. C’est un système de surabondance d’informations et où le pouvoir est chez celui qui diffuse le plus l’info. La dictature est une société de la pénurie d’information : contrôle des médias, directives et ordres descendants, où le pouvoir est lié à la rétention de l’information. La coexistence d’un système horizontal de l’abondance et de la hiérarchie dictatoriale est intenable au long terme : parce que face à une pénurie, s’il existe une offre facilement accessible, les structures hiérarchiques sont ignorées et contournées. C’est ce qu’il s’est passé : à force de trouver d’autres sources d’informations, de contestation, un moment est arrivé où le vieux pouvoir ne faisait plus peur.
Les grandes évolutions techniques sont souvent à l’origine des bouleversements sociaux, politiques et civilisationnels. Nous sommes dans un temps de cette nature #numérique
C’est ce que je disais dans un billet il y a quelques mois. Nous y sommes. Bien sûr, un terrain social très dégradé, des inégalités puissante le symbole déclencheur puissant du martyr, l’action de syndicalistes ont joué de façon déterminante et sont les causes profondes de la révolution. Mais des situations identiques ont déjà eu lieu dans le passé sans que le feu ne prenne. Une révolution est toujours l’alliance de mouvements incarnant des intérêts et des histoires différentes pour renverser un ordre établi. Et vient le moment où cet ordre établi ne correspond plus à la société dans laquelle il est. Là, ce sont les jeunes, diplômés, précaires, qui font la bascule. Et les blogs, facebook, youtube ont rendu possible ce mouvement, en permettant de diffuser des vidéos, de partager des rendez-vous et ont été au cœur de leur mobilisation, celle d’une rue très majoritairement sans organisation, ni leader. Mais où des dizaines et des dizaines de portable filment et photographient, puis partagent. Ce qui semble par ailleurs difficile à percevoir pour certains militants historiques, ne comprenant pas tous l’ampleur de 2 millions de comptes sur 10 millions d’habitants, des centaines de milliers de connexions depuis les cybercafés et les taxi-phones et l’accès au net mobile par les jeunes, par rapport à des mouvements d’opposition que la dictature a très longtemps sur museler avec force. Et pour faire avancer les revendications sociales légitimes, il fallait d’abord briser la chape de plomb.
La diplomatie US ne s’y est d’ailleurs pas trompée, pratiquant une diplomatie de l’empowerment numérique (mondialisant les techniques de la campagne Obama), et mettant 30 ans dans la tête à Alliot-Marie et à un réseau diplomatique exangue et à des année-lumières de la formation numérique de dissidents. Et usant sans doute de pratiques de guérilla numérique moins visibles. Ma rencontre avec Alec Ross l’année dernière m’avait fait sentir le potentiel de cette diplomatie.
La presse tunisienne en parle clairement, les rues de Tunis en témoignent, avec des tags “thank you facebook”. A Sidi Bou Saïd, la seule façon qu’un jeune tunisien m’a proposé pour rester en contact, c’était FB. Oh, bien sûr la Tunisie de la côte n’est pas celle du centre. Mais Paris n’est pas la France et pourtant Paris a souvent porté les mouvements du pays. La Révolution française n’aurait sans doute pas eu lieu sans l’imprimerie, les Lumières et l’Encyclopédie. La Révolution tunisienne aurait elle trouvé son chemin sans le net ? La question est en fait sans objet : Internet est et porte à la fois une des plus grandes évolutions techniques et civilisationnelles de l’histoire humaine et quand un ordre politique se trouve décalé par rapport à sa société, il finit par tomber.
Je reprendrai le fil de ce voyage un peu plus tard, sans doute pour vous en dire plus sur les aspects politiques. En attendant, retrouvez mes photos de Tunisie.
- Posté par Valerio à 11:22
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